ÉTAT PRÉSENT DE LA PARAPSYCHOLOGIE PSYCHANALYTIQUE
La Tour Saint Jacques 1956

Mon intention n’est certes pas d’exposer minutieusement les principes et les résultats de l’approche psychanalytique des phénomènes psi. J’ai présenté une étude de ce genre au Colloque d’Utrecht et je crois pouvoir supposer que la plupart d’entre vous ont eu connaissance de mon rapport, ainsi que des autres rapports psychanalytiques présentés à Utrecht et que des articles publiés sur ce sujet au cours des dernières années. Je limiterai donc mon propos à un résumé de l’état présent des recherches dans le domaine de la «parapsychologie psychanalytique », d’autre part à une courte analyse des communications qui vont être discutées et sur lesquelles je me permettrai d’ exprimer quelques remarques personnelles.

I. ÉTAT PRESENT DES RECHERCHES EN «PARAPSYCHOLOGIE PSYCHANALYTIQUE ».

Après le Colloque d’Utrecht, il semble que les progrès de notre recherche se soient effectués dans deux directions différentes d’une part, une étude plus poussée de la «complémentarité » dans les phénomènes spontanés, que ceux-ci se produisent dans la situation analytique ou dans quelque autre situation -; d’autre part, le développement des études psychanalytiques des occurrences réputées « pré-cognitives ».
En ce qui concerne le premier point, le docteur Jan Ehrenwald a poursuivi avec beaucoup de succès les recherches dont l’idée avait été lancée, voilà plus de vingt ans, par Hollos et moi-même. Dans plusieurs articles et dans ses ouvrages Telepathy and Medical Psychology et New Dimensions of Deep Analysis, Ehrenwald a montré à plusieurs reprises que l’aria lyse fine des cas de télépathie observés en cours d’analyse révèle une frappante « imbrication » (Ehrenwald emploie le mot « dove-tailing ») des problèmes émotionnels inconscients du patient et de l’analyste. Ce fait qui, après la dernière guerre, avait été confirmé en premier lieu par Eisenbud, puis par Meerloo, Pederson-Krag et d’autres auteurs, me parait d’une importance particulière; il permet en effet d’apprécier plus justement certains cas bien établis de télépathie en cours d’analyse ou dans d’autres circonstances; il permet ensuite de mieux comprendre les racines profondes, on les mécanismes, de la communication télépathique; enfin, cette observation pourrait autoriser une extension de cette explication à d’autres types de phénomènes spontanés.
J’ai moi-même essayé d’explorer ces nouvelles directions en analysant le plus minutieusement possible un cas de télépathie survenu à un de mes patients pendant une analyse. (Cf The International Journal of Psychoanalysis, 1955, part I.). J’essayais ensuite de ré estimer, à la lumière de ces considérations, le fameux cas Forsyth, rapporté par Freud dans ses Nouvelles Leçons sur la psychanalyse. Dans un rapport présenté au dernier Congrès Mondial de Psychothérapie (Zurich, 1954), j’ai souligné que, dans le cas Forsyth, le propre contre-transfert de Freud avait été insuffisamment apprécié et qu’il convenait d’en tenir le plus grand compte si nous voulions décrire exactement le phénomène relaté par Freud. Au dernier Congrès International de Psychanalyse (Genève, 1955), j’ai attiré l’attention de mes confrères sur le fait suivant le concept original freudien de transfert et contre-transfert pourrait être utilisé dans I’appréciation des phénomènes psi, même lorsque ceux-ci se produisent en dehors de la situation analytique. En revanche, les correspondances Psi justifient la conception freudienne du transfert comme un phénomène universel et de la télépathie comme un mode archaïque et régressif de communication. Enfin, au Colloque de Cambridge, j’ai proposé une reconstitution, an point de vue psychanalytique, d’un cas spontané de télépathie survenu entre deux personnes de mon entourage immédiat. Il est à remarquer que cette reconstitution eut été difficile et peut-être mémé impossible dans des circonstances moins favorables.
Il me parait donc indispensable que, dans toute approche psychanalytique ou psycho dynamique des phénomènes Psi, nous accordions la plus grande attention aux éléments suivants
1° le lien affectif qui unit deux on plusieurs personnes;
2° l’imbrication de leurs schémas émotionnels spécifiques;
3° le degré psycho-physiologique auquel se situe la diminution de conscience chez une ou chez plusieurs des personnes impliquées;
4° le besoin de surmonter les obstacles qui s’opposent à une communication consciente;
5° la tendance finalement régressive à réduire ou supprimer la dualité. Sans doute, dans de nombreux cas, il peut être impossible de déterminer la présence ou le rôle de chacun de ces éléments; mais je suis Convaincu que si une analyse en profondeur pouvait être chaque fois pratiquée, elle montrerait la présence des susdits facteurs.
Tout psychanalyste pourrait, il me semble, souscrire aux remarques précédentes, et, après tout, les psychanalystes qui se sont intéressés aux problèmes parapsychologiques n’ont rien fait d’autre que d’essayer d’insérer les phénomènes Psi dans le cadre de référence de ce que nous croyons être la structure de l’appareil psychique. Pour paraphraser une expression du professeur H. H. Price, nous nous sommes efforcés d’ajouter ce qu’il appelle une causalité psi aux autres causalités conscientes et inconscientes (Je, ça, Surmoi) dont nous nous sommes occupés pendant des dizaines d’années. Mais la question maintenant se pose la causalité Psi est-elle irréductible ? Ou existe-t-il, au-delà de notre cadre de référence même élargi, une dimension ou un principe différent, non causal? Cette dernière idée a été exposée et défendue tout particulièrement par le professeur C. G. Jung : il nomme « synchronicité » la connexion non-causale qui, selon lui, se retrouve dans la plupart des phénomènes Psi.
La possibilité de conserver le principe de la causalité psycho dynamique en parapsychologie a été attaquée avec force par le docteur Jule Eisenbud dans son étude des « comportements correspondant à des événements futurs normalement imprévisibles », c’est-à-dire des occurrences dites « pré cognitives ». De plus, les concepts dynamiques que nous utilisons dans l’examen et l’explication des phénomènes télépathiques, s’adaptent moins bien à l’analyse, par exemple, des rêves pré cognitifs en cours d’analyse. J’ai admiré les efforts de Ehrenwald et de Eisenbud pour établir le rôle joué, dans des cas de ce genre, par le psychothérapeute et j’ai uni mes efforts aux leurs, une fois au moins; mais ne faut-il pas reconnaître que la « configuration à deux» et la complémentarité émotionnelle sont moins apparents dans cette dernière classe de phénomènes et qu’il peut être très difficile de prouver son existence ? Nous pouvons donc supposer que l’introduction d’éléments pré cognitifs dans une construction psychologique ne brise aucun des schèmes adoptés par la psychanalyse; mais cette supposition nous contraint à abandonner la notion traditionnelle de causalité et a envisager l’élargissement de nos concepts de transfert et de contre-transfert. Dans un cas cité par Ehrenwald, le facteur transférentiel semble n’avoir été représenté que par une attitude positive du patient à un moment important de l’analyse, tandis que le rôle de l’analyste parait avoir été réduit à un intérêt particulier pour le problème de la précognition. Les cas rapportés par Eisenbud sont plus détaillés et le rôle de l’analyste y apparaît plus nettement. Quoi qu’il en soit, je crois que de belles découvertes sont possibles dans cette direction et que nous ne saurions négliger de nous y engager. Pour en terminer avec ce bref rappel de i’état présent des recherches, je voudrais souligner que, depuis le Colloque d’Utrecht, le nombre d’analystes intéressés par la parapsychologie a considérablement augmenté et que, d’autre part, l’approche psychanalytique aux phénomènes Psi a suscité une vive attention mémé dans certains milieux où elle était jusqu’alors regardée avec méfiance. Je citerai seulement l’attitude plus sympathique de J.-B. Rhine et les références plus fréquentes à la psychanalyse dans les revues américaines et européennes de parapsychologie.

II. LES RAPPORT S DE ROYAUMONT.

Le rapport de Jule Eisenbud examine le problème fondamental de la « correspondance » et de la « sélection » des phénomènes réputés paranormaux que nous pouvons considérer sous l’angle psychanalytique. La thèse principale de Eisenbud est la suivante : si nous admettons qu’un événement « extérieur », E2, peut être mis en relation avec un événement «intérieur », E1 (par exemple un rêve), selon n correspondances telles qu’elles satisfassent nos critères psychanalytiques, il serait absurde de comparer cet événement unique E2 à la série illimité des événements E2, E3, E4, etc… qui sont possibles mais irréels. Selon Elsenbud, « l’émergence du est rend superflus tons les si, et, mais ». En retournant la formule du philosophe italien Vico, nous pourrions dire ici factum ipsum verum. Mais Eisenbud ajoute que « le seul fait de choisir, lorsque nous associons certains événements à une constellation donnée, est en lui-même un élément de la situation historique que nous parfaisons comme telle eh portant sur elle un jugement ». Mais « en fait, nous ne choisissons pas tant que nous sommes choisis par le cours et sous la pression des événements eux-mêmes».
En adoptant cette position, Eisenbud a largement dépassé la position qu’il avait défendue dans son rapport d’Utrecht et dans ses articles sur la précognition. Il avait alors conclu que « si Psi existe, il est évidemment aussi normal que tout autre processus et il est illogique de le considérer a priori comme l’hypothèse la moins vraisemblable ». Mais, dans un autre article, il avait déclaré que l’hypothèse Psi « propose un mécanisme par lequel une intelligence divine… peut se manifester ».
Maintenant Eisenbud semble croire que nous sommes choisis autant que nous choisissons dans tout événement historique; que le psi inconscient englobe l’observateur et l’observé; enfin que, tout en paraissant apporter notre contribution au déterminisme d’un fait psi, nous sommes inconsciemment entraînés par le flux historique des événements, « intérieurement » aussi bien qu’ « extérieurement ». On arrive ainsi à une sorte de position existentialiste en parapsychologie psychanalytique. Cette position nous permettrait encore de prouver, de temps en temps, que deux et deux font quatre, ou que trois et trois font six, mais nous interdirait de préciser dans quelle mesure nous avons contribué à produire les nombres, ou si notre rencontre avec ces nombres a été la manifestation d’un Primum Movens ou de la Divine Intelligence.
Le rapport d’Ehrenwald complète, d’une certaine manière, celui de Eisenbud. La thèse principale d’Ehrenwald est que l’induction télépathique peut influencer la constitution des théories psychothérapeutiques et psychanalytiques. Ehrenwald nous rappelle d’abord que la télépathie n’est pas nécessairement un phénomène spectaculaire. Au contraire, le fait télépathique s’associe d’ordinaire avec d’autres modes plus orthodoxes de communication interpersonnelle; et cela est vrai particulièrement dans le cas de la relation médecin malade. Ehrenwald montre la fréquente tendance mène consciente des psychothérapeutes à prouver la validité de leurs théories favorites. Ainsi le patient est amené à répondre à l’attente du médecin, à lui « rendre service » en lui apportant, par une véritable prestidigitation psychologique, télépathique ou autre, la preuve attendue.
Divers exemples sont cités par Ehrenwald à l’appui de cette thèse. D’abord, l’auteur mentionne les nombreux cas du XVII° siècle, où les théories démonologiques des exorcistes provoquaient, directement ou indirectement, parfois peut-être télépathiquement, les phénomènes attendus et les déclarations également attendues de la part de sujets hystériques (religieuses, « sorcières » etc…). Puis, ce sont les idées de Mesmer et de ses disciples qui semblent être à leur tour confirmées par les malades qu’ils traitent. Mais aussitôt que Braid peut montrer l’inexistence du « fluide magnétique », mais affirme en revanche sa foi dans la phrénologie, le médecin anglais réussit à créer chez ses patients la «combativité » ou la « bienveillance» en stimulant telle ou telle bosse de leur crâne, sans mémé leur indiquer directement les correspondances qu’il pense ainsi utiliser.
Venant à la période contemporaine, Ehrenwald rappelle l’inquiétude de Freud devant la « complaisance doctrinale » de ses patients qui avaient, pour un temps, confirmé la théorie neurosogénétique de la séduction que Freud devait bientôt abandonner lui-même et ses patients avec lui! Pour Ehrenwald, ces faits ne sont pas expliqués complètement par l’action suggestive indirecte; la faille ne peut être comblée que par «l’induction télépathique ».
Faut-il déduire de ces remarques présentées par Ehrenwald que la vérité psychologique nous restera toujours inaccessible ? Mais l’auteur nous montre opportunément que cette situation n’est pas propre à la psychologie, mais s’est, à diverses reprises, manifestée dans les autres sciences. Quoique, en psychologie, comme dans toute autre science, on doive reconnaître la constante interférence de l’observateur et de l’objet observé, l’histoire de la psychothérapie montre qu’en somme elle a résisté à l’épreuve de l’expérience et qu’elle a pu progresser1 de même que la physique, la mathématique, etc…
L’intérêt de l’effort de Ehrenwald me paraît multiple.
D’abord, on ne peut qu’être frappé par le fait que les considérations logiques et épistémologiques de Eisenbud paraissent trouver chez Ehrenwald une intéressante confirmation. Deuxièmement, les vues de Eisenbud et de Ehrenwald se rattachent étroitement aux problèmes étudiés présentement par les physiciens théoriques, les méthodologistes et les philosophes de la science. Troisièmement, je relève la tendance d’Eisenbud et de Ehrenwald à mettre sur le mène plan et à accorder la parapsychologie psychanalytique avec les sciences qui se fondent sur des bases historiques relativistes – telle l’anthropologie culturelle – au lieu de la maintenir sur un terrain empirique et positiviste. Il faut reconnaître qu’en dépit du bouleversement que cette révolution peut amener dans nos croyances et nos méthodes, une semblable entreprise peut répondre aux critiques que les philosophes adressent souvent aux postulats positivistes de la psychologie moderne, de la psychanalyse et de la parapsychologie.
En termes de concepts jungiens, le docteur Meier a voulu montrer qu’une révision de nos idées de transfert et de contre transfert est capable de faciliter une meilleure compréhension de plusieurs problèmes psychologiques et parapsychologiques. Meier considère d’abord le schéma classique de la situation analytique. Mais il est bien connu que, dans cette situation où apparaissent un « projecteur)) et un « récepteur », c ce n’est pas n’importe quel contenu de l’inconscient qui est projeté sur n’importe quel récepteur ». L’analyste lui-même provoque certaines projections qu’il « accroche » avec tel ou tel « hameçon ». Nous trouvons donc devant une situation de « réciprocité » que les analystes eux-mêmes reconnaissent quand us la décrivent comme « transfert et contre-transfert ». Cependant, dit Meier, il semble qu’à partir d’un certain moment, l’élément générateur de la projection transcende les possibilités individuelles du sujet et revête une forme supra- ou mira humaine. Selon Meier, nous devrions reconsidérer sérieusement notre schéma du « transfert contre-transfert » et, lorsque apparaît une sorte transcendante de projection, nous devrions admettre un « élément constellant A », un archétype, qui englobe à la fois le sujet a et l’objet b de la situation envisagée. Cet élément étant invisible et abstrait, la situation-type est celle d’une relation acausale, ou, comme dit Jung, « synchronistique ». En parlant de projection ou de transfert, nous exprimons alors simplement un certain point de vue. Mais, en fait, la situation possède un caractère « totalitaire ».
Qu’est-ce que « l’élément constellant » ? Selon Jung, A devrait être remplacé par anima et animus. Nous aurions donc ainsi mie constellation quaternaire, où A et A’ seraient reliés, en quelque sorte, par l’intermédiaire de la relation a et b.
Le processus constellant implique ce qu’on nomme « l’inconscient collectif ». Selon Meier, lorsque une situation telle que celle qui vient d’être décrite se présente, mettant en oeuvre ce que Jung appelle la « psyché objective », l’analyste ne peut pas demeurer indemne. La charge émotionnelle de la projection agit sur l’analyste ou sur le troisième facteur, « parfois sans qu’il soit possible de démontrer ou mène de concevoir le mécanisme de cette action ». Meier propose de considérer l’analyste comme celui qui pénètre de plus en plus profondément dans l’objet, qui transvase le contenu de l’objet dans le sujet, même si ni le sujet ni l’objet ne sont conscients de ce processus. Ainsi, Meier explique-t-il que les symptômes des enfants aient, dans quelques cas rapportés par Frances Wickes, disparu après que les problèmes des parents eurent été résolus.
L’élément constellant tel que le décrit Meier parait jouer un rôle aussi important que « l’actualisation de l’Intelligence Divine » selon Eisenbud ou les «. réalités culturelles » selon Ehrenwald. Les grands problèmes de la psychologie analytique contemporaine semblent donc être·: a) celui de l’inclusion de l’observateur dans le phénomène dont il ne peut à aucun prix être isole et b) celui de la nécessité de supposer un tertium quid qui sous-tende ou transcende les deux facteurs présents dans la situation-type.
Emilio Servadio

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