LA TÉLEPATHIE ÉTUDE PSYCHANALYTIQUE
La Tour Saint Jacques 1956, pp.128-134

L’incident qui fournit la matière de cet article est un exemple des phénomènes psychiques qu’on qualifie « spontanés ». C’est un cas récent et très net de télépathie. Les parapsychologues y trouveront, je l’espère, un intérêt en soi. Je crois d’autre part qu’il apporte un enseignement exceptionnel et oriente vers des conclusions capables de conduire elles-mêmes à des recherches fructueuses.
Le cas décrit ci-après ne s’est pas présenté au cours de ma pratique psychanalytique;cependant, j’ai eu la possibilité fixer plusieurs caractéristiques psychologiques intéressantes – et a mon avis très importantes – du phénomène.
Dans la nuit du 23 au 24 avril 1955, une jeune flue de seize ans, que j’appellerai Luisa, rêva que la mère de son fiancé, Guido, portait au doigt une bague d’argent d’un aspect étrange. Des signes curieux, semblables a des hiéroglyphes, étaient inscrits sur cette bague, qui pouvait s’ouvrir et devenir, ainsi que le pensa Luisa, le réceptacle d’un parfum.
A son réveil, Luisa raconta son rêve a sa mère. Quelques heures plus tard, elle téléphona a Guido et commença a lui parler du rêve. Guido, bouleversé, répondit qu’il revenait de Milan, où il avait acheté au Pavilion Somalien de la Foire Internationale une bague d’argent, à l’intention de sa mère. La bague, ajouta-t-il, s’ouvrait sur une de ses surfaces; des lettres bizarres, d’une signification inconnue, y étaient gravées. Entendant ceci, Luisa laissa tomber le téléphone, appela frénétiquement sa mère afin que celle-ci attestât que les mêmes détails étaient également apparus dans son rêve.
J’ajouterai que personnellement je connais fort bien Luisa et Guido (dont les noms, dans ce récit, sont volontairement imaginaires). Toutes les circonstances me furent rapportées immédiatement après la communication téléphonique; j’en pris note très minutieusement; je demandai encore a Luisa et a Guido de vérifier ces notes qu’ils trouvèrent parfaitement correctes.
À mon avis, il n’est pas douteux que nous nous trouvons lei devant un cas de télépathie exceptionnellement bien établi. La probabilité d’une coïncidence est difficile a calculer; mais je crois qu’elle serait extrêmement faible.
Considérons maintenant le contexte psychologique. Comme je l’ai déjà indiqué, Luisa et Guido devaient se marier et étaient très attachés l’un a l’autre. Leurs fiançailles, cependant, n’étaient pas officielles, a cause de leur extrême jeunesse d’une part, et de l’instabilité de la situation sociale et financière de Guido d’autre part. Luisa attendait impatiemment les fiançailles officielles et le jour où Guido lui offrirait la bague de fiançailles.
Luisa perdit, en très has age, son père. Elle fut élevée par sa mère et par ses tantes. Aucune figure masculine ne joua de rôle important dans son enfance. En 1951, quand Luisa avait onze ans, sa mère se remaria.
En langage psychanalytique, il est évident que le complexe oedipien de Luisa était fort peu élaboré. Elle avait encore de violents enthousiasmes, des fantaisies passives masochistes pour des hommes adultes et célèbres (entre autres pour un acteur italien très! fameux et bien connu comme un don Juan dépourvu de scrupules). De ces enthousiasmes et de ces fantaisies, elle parlait bien entendu, d’une façon enjouée et ouverte.
Luisa montrait aussi une attitude ambivalente a l’égard e sa mère et des autres figures maternelles. Au nombre de celles-ci figurait sa future belle-mère qu’elle connaissait à peine et avec laquelle elle refusait d’entrer en rapport. File était consciemment jalouse de l’attachement et du respect de Guido pour sa mère.
Luisa était avertie du voyage de Guido. File savait également qu’il devait visiter la Foire internationale. Peut-être espérait-elle que Guido lui rapporterait un cadeau – qu’il lui rapporta d’ailleurs. Cependant, le cadeau qu’il offrit à Luisa a’était has une bague; mais une paire de boucles d’oreilles. Un résidu oedipien de Guido lui-même fut sans doute cause qu’il choisit une bague pour sa mère et non pour Luisa; en d’autres termes, Guido, émotionnellement attaché a deux femmes à la fois, démontra sa préférence pour sa mère, en lui achetant une bague, tandis qu’il choisit pour Luisa un bijou, joli certainement, mais beaucoup moins symbolique.
Guido n’avait certainement pas l’intention de cacher a Luisa qu’il avait acheté à sa mère une bague. Cependant, la situation psychologique de l’un et de l’autre présentait une «complémentarité » très caractéristique, due a l’intrication de leurs propres schémas de relations. L’idée de cette bague était devenue le centre de cette relation, tandis que la distance et les obstacles psychologiques empêchait qu’elle ne devînt dans la réalité l’objet d’une communication verbale interpersonnelle.
Par la télépathie ces obstacles furent en quelque sorte surmontés. Par la télépathie Luisa put provisoirement établir une syntonie entre Guido et elle-même, s’immerger dans une configuration a deux, mieux encore dans un monde psychique inconscient, unitaire, qui les incluait tous les deux.
Elle put ainsi exprimer dans un rêve la rivalité – qu’elle n’avait pas encore résolue – a l’égard de la figure maternelle, peut-être même une hostilité rétrospective due au fait que c’était sa propre mère – au lieu d’elle-même qui avait été le sujet d’une expérience incluant les fiançailles et le manage. File put également dire a sa mère, et ensuite a Guido, qu’elle « était au courant » de la situation: la « préférence « de Guido pour sa mère, le tort qu’il avait ainsi causé a sa fiancée. Et en effet, Luisa raconta le fait a Guido avant mémé qu’il ait pu le mentionner, comme si elle voulait lui faire savoir qu’il n’échapperait pas au problème, même s’il le voulait.
On remarquera encore la signification inconsciente de la bague et son importance dans l’événement rapporté ci-dessus. Tous les psychanalystes savent que la bague est un symbole féminin, que l’échange des anneaux dans le manage, le passage de l’anneau au doigt sont chargés d’un symbolisme sexuel évident. L’idée de la bague enfermait par conséquent les émotions sexuelles habituelles, les problèmes oedipiens refoulés de Luisa, et la signification particulière, précise qu’avait prise la bague dans les relations de Luisa et de Guido. Rappelons les pages de Freud, écrites en 1922, montrant la nécessité de rechercher les éléments télépathiques dans le contenu latent aussi bien que dans le contenu manifeste du rêve. Dans le rêve télépathique considéré id, le contenu manifeste est directement rattaché a un contenu émotionnel plus profond. Celui-ci a trouvé une expression adéquate dans un symbole qui, dans ce cas précis, a également une valeur pratique, consciente.

Cet épisode vient à l’appui des recherches entreprises avant la dernière guerre par Freud, Hollos et par moiméme, poursuivies ces dernières années par différents psychologues et psychanalystes qui se sont attachés a l’étude des phénomènes Psi : citons Jan Ehrenwald, Jule Eisenbud, et Nandor Fodor.
Les conclusions de ces travaux pourraient se résumer de la façon suivante les phénomènes spontanés, et parmi ceux-ci la perception extrasensorielle, sont beaucoup moins « spontanés » qu’on pouvait le penser voici quelque trente ans; dans plusieurs cas, on a pu montrer que la présence d’un schéma très précis de relations interpersonnelles enfermant les sujets de I’expérience favorisait et mémé provoquait l’E.S.P.
Ce mécanisme a maintes fois été observé a l’intérieur de la situation qui relie l’analyste au patient; c’est-à-dire dans des conditions particulièrement propices a une analyse précise des nuances psychologiques et des prémisses émotionnelles inconscientes, caractéristiques d’une relation à deux.
Au Congrès international de psychanalyse tenu a Genève en juillet 1955, j’ai eu l’occasion de développer i’idée que les principales caractéristiques de ce « mécanisme » que nous appelons en termes psychanalytiques une « relation de transfert et de contre-transfert « – n’étaient pas spécifiques de la situation analytique. La relation analytique de transfert et de contre-transfert serait, pour reprendre les mots de Freud – « un phénomène universel de l’esprit humain «, qui « domine la totalité des relations de chaque individu avec son entourage humain «. Ainsi, les conditions favorables a l’élaboration d’un phénomène psychique « spontané » dans les relations interpersonnelles seraient les suivantes·:
1° Un lien émotionnel de caractère général entre les individus;
2° L’occurrence d’une expérience ou d’un événement important pour ces individus;
3° Une intrication et une complémentarité de leurs émotions;
4° Une diminution de l’état de conscience chez l’un ou chez plusieurs des participants (par exemple le sommeil, la transe, les états hypnoldes, en d’autres termes ce qu’Ehrenwald appelle une «fonction moins » (minus function) dans la personnalité).
5° La présence d’obstacles physiques ou psychologiques qui empêchent les moyens de communication plus directs, c’est-à-dire une frustration.
Go Réciproquement, le sentiment que ces obstacles doivent êtres surmontés et la communication rétablie.
En la présence de ces conditions, le retour est possible a une communication qui, selon Freud, pouvait être « le mode originel et archaïque par lequel les individus correspondaient les uns avec les autres, lequel, an cours du développement phylogénétique, est passe a l’arrière-plan, remplacé par des modes de communications plus perfectionnés, établis au moyen de signes perçus par les organes des sens
Ces différentes conditions sont toutes remplies dans l’épisode qui vient d’être décrit. Celui-ci constitue cependant l’un des cas très rares dans lequel le phénomène psi ait pu, en dehors de la situation analytique, être appréhendé par les méthodes de la psychologie des profondeurs – dont l’application est dans ce domaine difficile. Je suggère que les chercheurs appliquent la même méthode a un grand nombre de phénomènes spontanés et vérifient si les hypothèses que j’ai avancées sont d’une manière générale valables.
Si nous poursuivons dans cette vole, nous avons lieu d’espérer qu’il sera un jour possible, pour reprendre les termes d’Ehrenwald, de prévoir la manifestation des phénomènes psi « avec le mémé degré de probabilité avec lequel un ben psychiatre peut prévoir chez ses malades l’émergence d’un certain type de rêve, la réactivation d’une tendance obsessionnelle, on celle d’une attaque d’anxiété».

Le lecteur a sans doute remarqué que mes considérations sur l’aspect psychologique des phénomènes spontanés sont demeurées unilatérales. Je ne le nierai point. J’ai limité mes observations à la télépathie et dans ce domaine même j’ai néglige d’envisager le problème sons un angle individuel; je n’ai pas pus en considération la psychologie des hommes et des femmes qui ont plus on moins fréquemment présente ces phénomènes (sujets particulièrement sensibles, médiums a transer et autres individus exceptionnels).
Il n’est pas douteux que cette étude psychologique, poussée sous l’angle individuel, déjà entreprise ou projetée a plusieurs reprises, se révélerait extrêmement féconde et fournirait des résultats intéressants. Si mes principales hypothèses sont fondées, les o sujets o devraient présenter une disposition psychologique exceptionnelle a abandonner leur « singularité o, caractéristique du niveau conscient de la personnalité, en faveur d’une immersion dans un monde psychique inconscient, peu ou aucunement individualise. En termes de psychologie typologique, us devraient appartenir au type caractériel instable dissociatif.
Rappelons ici le rapport présenté par W. D. Rasch au Congrès International de Parapsychologie tenu a Utrecht en 1953. Dans cette étude intitulée « Examen psycho diagnostique des sujets médiumnique ment doues o, le Dr Rash remarquait que les phénomènes spontanés les mieux établis étaient présentés par des individus appartenant au groupe instable dissociatif. Les sujets doués étaient « des individus a activité dominante, extravertis, reproductifs, avec affectivité instable ».
Le processus que j’ai défini comme une immersion dans un monde psychique peu ou nullement individualisé a été considère de plusieurs points de vues et à différent niveaux de profondeurs par les diverses écoles psychologiques:
Les phénomènes d’empathie an sens de Harry Stack Sullivan, ceux de o régression et d’identification o an sens freudien; ceux de « participation mystique » que décrit le philosophe français Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939) dans La Mentalité primitive (1922); les phénomènes de « communion avec tout ce qui est vivant o et de participation directe avec celui-ci évoqués par Ernest Cassirer – toutes ces descriptions sont celles d’un abaissement de l’individualité, d’une tentative plus on moins spontanée pour éliminer la distance, pour combler les vides, pour réunir l’individuel an tout.
Je sais bien que j’entre id dans le domaine des spéculations qui déborde celui de la psychologie scientifique. Je ne crois pas cependant que nous puissions tout a fait éviter ces extrapolations quand nous traitons des phénomènes psi. Et je n’ai aucune honte à suivre sur la vole de la spéculation – tout en gardant un point de vue strictement naturaliste – des chercheurs comme Myers, on C. G. Jung.
Le Dr Ehrenwald a tenté d’élargir la notion psychologique de la personnalité humaine (New Dimensions of Deep Analysis), indiquant que cette dernière peut fonctionner a trois niveaux différents : l’Ego, l’Id et le Psi.
Je souscris entièrement aux principales affirmations de cet auteur: à savoir qu’il n’y aurait pas de démarcation stricte entre le niveau inconscient an sens freudien (l’id) et le niveau psi; que les conceptions post-freudiennes, par exemple certaines élaborations jungiennes, fournissent une image pins exacte de l’inconscient : « terrain d’où sent nées les forces créatrices de l’esprit »; a savoir enfin que « psi occuperait le terrain « interpersonnel » de la mémé façon que les fores gravitationnelles occupent le champ de gravitation.
Les « zones de tension au niveau psi, comme l’a bien vu Ehrenwald, « ne sont pas limitées aux individus. Elles franchissent les frontières des unités individuelles strictement isolées et indépendantes, de la même manière qu’elles transcendent les catégories conventionnelles du temps et de l’espace. Et nous n’avons plus besoin de prétendre qu’il existe un « espace psychologique vide entre un individu et un autre ».

L’étude d’autres phénomènes « spontanés », l’estimation de leurs caractéristiques psychologiques scion la ligne qui a démontré sa valeur pour la télépathie, serait féconde. On pourrait ainsi examiner la clairvoyance et la précognition spontanées que suivraient la psycho-kynésie, les phénomènes télé plastiques, les apparitions et les poltergeists.
J’ai peu d’expérience directe de ces phénomènes auxquels pourraient cependant être appliqués les mêmes concepts de travail : par exemple l’idée d’une tentative de régression vers la communication, impliquant la descente dans un monde psycho biologique inconscient, qui transcende l’espace et le temps. Dans plusieurs phénomènes, en dehors de la télépathie, le sujet de l’expérience semble hésiter entre la « connaissance » objectuelle (paranormale) et la « coexistence » ou l’ « identification » subjectuelle (paranormale).
Dans la clairvoyance psychométrique le sujet tout ù la fois «décrit» et « vit » son expérience. Dans l’écriture automatique clairvoyante, dans la transe clairvoyante, le sujet a souvent l’impression qu’il est une partie et un morceau des événements, au point d’assumer la personnalité de quelqu’un et de dire « je suis lui », au point même de s’identifier avec un objet inanimé!
Ici s’achèvera provisoirement notre étude sur la psychologie des phénomènes spontanés. Il peut être valable d’utiliser des concepts généraux tels que communication, communion régressive de pensées, et « Mind at Large ». Ils nous donneront peut-être le courage de franchir les limites qui séparent les niveaux que nous avons coutume d’appeler le psychologique, et le somatique, ou mémé les limites qui séparent l’état de vie organique et l’inorganique. Ainsi trouverons-nous peut-être un cadre de références plus adéquat pour comprendre les phénomènes spontanés psychosomatiques, psycho plastiques et psycho-kynésiques.
Emilio Servadio

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